Quand le zen s'en allait en guerre – Le Temps

En matière d’extrémisme et de violence religieuse, la question du texte et de ses potentialités est-elle pertinente? Le bouddhisme japonais durant la Guerre du Pacifique fournit un contre-exemple frappant: une parole fondamentalement pacifique mise au service de l’agression impérialiste
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Quand le zen s’en allait en guerre
Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux
Cela fait une semaine que les commentaires pleuvent. A propos de foi, de textes, d’extrémisme, de terrorisme, et des liens entre ces termes. Ici, on lit que la violence serait «en germe» dans le Coran. Là, on lit qu’elle l’est tout autant dans la Bible ou la Torah, que tout est question de mesure et d’interprétation. Que les islamistes s’appuient sur une «lecture» inculte et abusive. Que les religions du Livre devraient officiellement amender ou rejeter les passages sensibles de leurs textes fondateurs.
Le problème commun à tous ces arguments, par ailleurs contradictoires? Partir du principe que «c’est dans le texte», littéralement ou en puissance; qu’il y aurait en lui une fatalité qu’il s’agit de désamorcer et de négocier.
Le Japon de 2015 s’apprête à commémorer les événements de 1945, et à cette occasion je relis l’excellent livre du chercheur Brian Victoria, Zen at War, qui met en lumière comment l’intelligentsia bouddhiste et zen de l’époque s’est employée à justifier l’effort de guerre et l’agression impérialiste.
Oui, même les doctrines pacifistes du Bouddha Shakyamuni peuvent être mises au service de la violence. La torsion idéologique était à peu près la suivante: l’altruisme et l’abandon de l’ego doivent se traduire par un total don de soi à l’empereur et à la nation; ce sens du sacrifice est propre au peuple japonais et à sa – «juste» – compréhension du bouddhisme; il justifie la supériorité de la nation et son expansion, y compris militaire; au point de voir dans l’acte kamikaze une forme d’illumination.
Si un enseignement aussi non violent que celui du bouddhisme et du zen a pu être déformé au point de justifier la guerre, débattre sur le sens «originel» de la parole et sur ce qu’elle porterait «en germe» n’est-il pas d’un intérêt limité?
On ne peut pas, en matière de religions, se contenter de délibérer sur les questions d’interprétations, extrémistes ou modérées, bref, de gloser sur les textes. Il est nécessaire de faire l’archéologie de ces interprétations. De retracer leur histoire, leur généalogie et leurs fonctions. Dans le cas particulier du bouddhisme japonais entre la restauration de 1868 et la capitulation 1945, le durcissement de ton du gouvernement et l’étatisation du shintoïsme concurrent ont enclenché un profond virement idéologique: pour la communauté bouddhiste, embrasser la machine nationaliste était au départ une question de survie, avec les dérives terribles qui s’en sont suivies.
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